Polynesia
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Carnet de constellations
Véronique Caye
Index
- 10 décembre 2024
- 23 décembre 2024
- 26/27 janvier 2025
- 28 janvier 2025
- 29 janvier 2025
- 30 janvier 2025
- 31 janvier 2025
- 1 février 2025
- 2 février 2025
- 3 février 2025
- 4 février 2025
- 5 février 2025
- 6 février 2025
- 7 février 2025
- 8 février 2025
- 9 février 2025
- 10 février 2025
- 11 février 2025
- 12 février 2025
- 14 avril 2025
- 8 janvier 2026
10 Décembre 2024
Paris
Ma peau est un paysage.
Je vois une myriade de grains de beauté comme des constellations d'étoiles que je relis en lignes imaginaires pour écrire ma mythologie.
Je vois aussi mes cicatrices devenues presque invisibles avec le temps, qui portent le point de feu où la mémoire et l'effroi se croisent.
Je vois mes cellules devenues folles, agitées par quelques forces obscures, qui se multiplient à l'excès, se déchaînent et forment des nuages denses et toxiques.
Je vois l'insaisissable mot « cancer » jaillissant de la bouche d'un médecin.
Je vois le sol se dérober sous mes pas et la vie soudainement suspendue. Il faut couper, tailler, retirer la folie, puis vivre quelques mois avec des hématomes gigantesques, trous noirs au milieu du corps.
Pourquoi ce démon s'est-il emparé de moi ?
Reviendra-t-il ? M'a-t-il été transmis par mon père, lui aussi, si souvent attaqué ?
Je ne sais pas. Je ne sais rien si ce n'est ce désir infini de compréhension. J'ouvre une brèche pour méditer son énigme.
23 décembre 2024
Belle-Île-en-Mer
Week-end en famille.
Je découvre une vielle boîte jaunie par le temps.
Une photographie. Des palmiers.
Un paysage de carte postale issu d'une archive de mon père, de son service militaire en Polynésie française :
Service Mixte de Contrôle Biologique
Centre d'Expérimentation du Pacifique 1966.
Atoll Reao.
Il raconte qu'aspirant-vétérinaire, il avait pour mission de prélever dans l'océan pacifique des algues, poissons et coraux transmis à Tahiti pour analyse. Il ne connaîtra jamais les résultats. « Impossible de les avoir » dira-t-il.
Que peut ce paysage, si ce n'est ouvrir vers les mystères, la beauté et l'effroi ?
Film privé où apparaît Emmanuel Caye
(Super 8, 1’12’’)
© Réalisateur inconnu, Polynésie française, 1966
26/27 janvier 2025
Paris — Polynésie française
22h de vol
Les horloges donnent des heures fantasques.
J'ai remonté le temps
comme on remonterait sa vie.
Une nuit sans fin
avec pour seules compagnes
les étoiles bleue, blanc, rouge
Rigel, Sirius et Bételgeuse de la constellation d'Orion.
Soudain, le soleil.
Atome en flamme.
Je vais vers la lumière.
Nuage Radioactif Tir Rigel, 24 septembre 1966 (extraits) (2’02’’) © Réalisateur inconnu, ECPAD, 1966, Défense
28 janvier 2025
Tahiti
Les yeux noyés dans l'aurore. Il fait déjà très chaud et humide. Papeete s'anime dans son chaos de voitures, de scooters, de vent, de maisons déglinguées, de peaux dorées et souriantes. L'atmosphère m'évoque Saïgon ou à Alger, des histoires de colonisations.
Mon enquête commence au Haut Commissariat de la République française.
Depuis plusieurs mois, je cherche à obtenir un rendez-vous avec le Haut Commissaire, afin d'évoquer un lien potentiel entre les retombées radioactives des essais nucléaires en Polynésie de 1966 et les cancers de la peau de mon père, les miens aussi. Cette hypothèse a surgi du paysage polynésien trouvé dans la boîte jaunie et de lectures de multiples rapports de scientifiques avertis sur les conséquences des tests atomiques.
Avant mon voyage, je reçois une réponse digne d'une machine, détaillant les bilans d'activités de la Mission de suivi des essais nucléaires du Haut commissariat. Aucun rendez-vous proposé, pas même un mot personnel. Je décide d'y aller, incognito.
La Mission de suivi des essais nucléaires s'appelle
« ALLER VERS ».
Le bureau est à gauche - la flèche est tournée vers le passé.
La femme qui me reçoit est très belle. Gauguin nous avait avertis.
Elle prend très au sérieux mon récit. Les conséquences des essais nucléaires, d'une radioactivité invisible, ici, c'est concret, presque palpable.
Je comprends que « ALLER VERS » gère les demandes d'indemnisation des victimes des essais. La femme propose de faire le dossier pour papa (expression polynésienne on n'utilise pas le mot père ici).
Son « cas » coche toutes les cases – les cancers cutanés sont sur la liste des maladies indemnisables. Mais un obstacle survient : « Attestation de résidence » ?
Deux témoins doivent attester de sa présence en Polynésie au moment des essais. Le livret militaire est insuffisant. Comment faire 60 ans plus tard ?
29 janvier 2025
Tahiti
9h. Rendez-vous à la Délégation de Suivi des Conséquences des Essais Nucléaires (DSCEN) du Gouvernement de la Polynésie française. Dans cette collectivité d'outre-mer, l'État français a en charge les fonctions régaliennes - sécurité intérieure et extérieure, monnaie -, le gouvernement polynésien toutes les autres, dont cette délégation.
Yolande m'attend. Une polynésienne d'origine française, regard vif et langage impeccable. Elle m'initie.
La France décide de mener des essais nucléaires en Polynésie française en 1962 et créé le Centre d'Expérimentation du Pacifique (CEP). À partir des atolls de Mururoa et Fangataufa (1250 km de Tahiti), l'Etat français réalise 193 essais nucléaires entre 1966 et 1996 – 46 atmosphériques et 147 souterrains.
Mon père était donc présent en Polynésie au moment des premiers tirs atomiques.
60 ans après, au DSCEN, je fais face à une nébuleuse de documents, de rapports, d'archives, de livres, d'acronymes, de structures publiques, associatives, militantes, scientifiques, archivistiques : LEXPOL, ICPF, CEA, CEP, IRS, IRSN, ARN, UNSCEAR, INSERM, DGA/ DSEN, etc.
Une constellation de mots qui claquent : retombées, milli Sievert, cluster de cancers en Polynésie, rayonnements ionisants, cancers radio-induits, archives militaires, transmissions familiales… On étudie, on chiffre, on écrit pour formuler ou rassurer ce qui a échappé au contrôle pendant 30 ans…
J'ai le vertige et la sensation de faire face à un trou noir d'informations si compact que l'intensité de son champ gravitationnel empêche toute forme de vérité de s'en échapper.
Compte-rendu de l’opération Rigel, Service Mixte de Sécurité Radiologique, Détachement du Pacifique, 19 octobre 1967 (extraits) (HD, 1’14’’), © Véronique Caye 2026
30 janvier 2025
Tahiti
8h. Retour au DSCEN. Yolande m'a préparé des documents à consulter. Je cherche les retombées radioactives sur Reao en septembre, octobre 1966 des essais atomiques Rigel, Sirius et Bételgeuse, aux noms des étoiles de la constellation d'Orion, et leurs conséquences sur la santé et sur plusieurs générations.
Reao, c'est l'atoll de l'archipel des Tuamotu à 1400 km de Tahiti et 400 km de Mururoa où j'irai la semaine prochaine.
Reao, c'est l'atoll où mon père aspirant-vétérinaire a prélevé des poissons algues et coraux pour être analysés en 1966.
Je feuillette des rapports, je lis des concepts étranges : dose efficace, effets stochastiques radio-induits, radionucléides libérés, désintégrations successives, activité volumétrique intégrée = Dépôt /Vd, irradiation externe par le panache, déliaison temporelle, etc.
Reao s'en est pris une bonne dose de radioactivité en 1966.
Dans une étude de l'INSERM Essais nucléaires et santé, je lis :
« Les conséquences transgénérationnelles après exposition parentale aux radiations ont été bien démontrées chez la souris ; en revanche, les études sur les populations humaines restent encore controversées et non concluantes. (…) Cependant, un manque de preuves solides ne constitue pas la preuve d'une absence d'effets ».
Mon hypothèse de transmission transgénérationnelle par mon père de ses cancers cutanés après son exposition aux radiations des tirs de 1966 serait-elle pure fantaisie ?
Un rapport très controversé d'un médecin de Papeete semble dire le contraire… Je ferme les livres.
Ce soir, je regarderai la constellation d'Orion dans le ciel nocturne.
31 janvier 2026
Tahiti
Je rencontre Patrick. Il ressemble à Indiana Jones. Un bel homme d'âge mûr à la peau burinée, ancien directeur de l'antenne à Tahiti de l'IRSN, l'Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire en charge de la surveillance de la radioactivité en Polynésie. Uranium 238, Polonium 49, Plutonium 239, Cobalt 60, Césium 137, Iode 131… Loin de toute fantasmagorie, il m'explique tout de la radioactivité, l'invisible devient visible. Il raconte que c'est fini les résidus sur les îles polynésiennes des essais nucléaires. Il ne reste que la radioactivité naturelle, surtout dans les bénitiers (des coquillages)… Sauf sur les îles des tirs condamnées à jamais, dont Mururoa qui menace de s'effondrer, fragilisée par les essais.
1 février 2025
Tahiti
Je traverse la montagne sacrée avec Teuai, un polynésien originaire des îles australes.
Falaises à pic, cascades, arbres géants, une sauvagerie bouleversante. Il y a aussi ses récits de la Polynésie colonisée, pillée, atomisée, déracinée des ancêtres, des étoiles et de la grande puissance nature.
Teuai porte sur sa peau les tatouages de son île, « le corps porte l'histoire », dit-il.
Je regarde mes multiples cicatrices, celles laissées par l'ablation de mes carcinomes basocellulaires. Ce sont mes « tatouages », ils portent mon histoire, ma filiation, et peut être aussi cette histoire nucléaire en Polynésie. Ce soir, je rentre à Papeete envoûtée par l'esprit de la montagne.
La montagne sacrée (HD, 2’52’’), Tahiti
© Véronique Caye 2026
2 février 2025
Tahiti
Au réveil, un grand mystère : la chaise de mon balcon a changé de place dans la nuit. Ai-je été somnambule ? Ai-je trop invoqué les étoiles, les esprits de la forêt ou les tumultes de l'histoire ? Suis-je en train de devenir folle en remuant le passé ? Perplexe, un peu désorientée, je visite le Musée de Tahiti et des îles.
Temps orageux et lourd.
Des statues anciennes (950 ap. J.C. ?), habitées par je ne sais quelle puissance qui traverserait le temps et l'espace, me regardent : Tū et Rao, dieux de l'abondance et de la fertilité, les divinités Rogo, Rū, 'Iro, Te-Pari, Tiki et de nombreuses Ti'i, sculptures anthropomorphes dont la rondeur laisse deviner leur féminité.
Toutes sont rescapées des autodafés encouragés par les missionnaires catholiques au 19ème siècle alors qu'ils abolissent la religion ancienne, sa généalogie, ses chants, ses prières et ses légendes.
Je pense à Yolande qui m'a parlé, en citant quelques professeurs avertis, des traumas transgénérationnels très ancrés en Polynésie. Ici, l'histoire du nucléaire est sans doute la queue de comète de la colonisation : après les premiers essais en Algérie en 1960, l'État français renonce à son projet de réaliser les suivants en Corse et choisit la Polynésie. Tout est lié. Et les statues du musée semblent ne rien pardonner.
Je les regarde. Leurs étranges présences me dévorent. La tête me tourne. Je me sens envoutée par quelques mystérieux fantômes : à titre de représailles, m'auraient-elles envoyé le démon qui agite mes cellules ?
Un peu sonnée, je vais visiter un Marae (lieu des cérémonies traditionnelles). Des pierres noires dans la montagne et la brume, une statue. Je suis seule. Ou presque. Un type bizarre derrière un arbre. Je rebrousse chemin. Les mystères ont eu raison de moi.
Marae (HD, 0,54’’) Tahiti
© Véronique Caye 2026
3 février 2025
Tahiti
Ce matin à l'aurore, un mail d'Anne-Marie depuis Arcueil en banlieue parisienne.
C'est la cheffe du Département de Suivi des Centres d'Expérimentations Nucléaires (DGA / DSCEN) au sein du Ministère des armées.
Yolande pense que le dossier médical militaire de mon père de 1966 se trouve dans les archives conservées par ce service. Yolande a écrit à Anne-Marie il y a quelques jours.
En 1966, le travail de papa, aspirant-vétérinaire à Reao, était de faire des prélèvements envoyés ensuite à Papeete ou Paris pour analyse.
À 400 km, il y a les essais nucléaires sur Mururoa, et papa plonge tous les jours des tirs Rigel, Sirius et Bételgeuse dont on sait maintenant que les retombées ont contaminé l'atoll.
Un jour, il ne sait plus très bien quand, des militaires l'ont mis dans « la boîte » pour faire des mesures de radioactivité. Il n'a jamais eu les résultats - ni ceux des prélèvements.
Anne-Marie m'écrit qu'il peut demander son rapport médical de l'époque.
Lui, pas moi, secret défense.
4 février 2025
Tahiti - Reao
5h, Aéroport de Papeete. Je me prépare pour 6h de vol vers Reao.
Je rencontre Léonie, une jeune femme à la peau claire et aux traits polynésiens. Elle m'accoste surprise de me voir attendre un vol pour cet atoll où personne ne va jamais. Je lui raconte l'enquête. « C'est dommage d'avoir supprimé à Reao toutes traces du Centre d'Expérimentation du Pacifique, la mémoire c'est important » dit-elle.
Dans Atr72, la carte du réseau en Polynésie d'Air Tahiti est calquée sur la carte d'Europe. Tahiti, c'est Paris !
Et Reao serait je ne sais où, peut-être en Ukraine ?
Dans le petit avion à hélice, je regarde le Pacifique.
C'est l'immensité du bleu.
C'est le nuage en volute baroque qui m'évoque inévitablement l'atomique.
C'est la beauté inouïe des atolls : ces sommets de volcans immergés avec leurs lagons intérieurs turquoises qui jaillissent en confettis dans l'infini aquatique.
C'est l'océan devenant une peau bleutée avec ses myriades d'îles, ses cicatrices ou ses constellations étoilées.
C'est ma sensation inédite d'être au bout ou au début du monde.
À Reao, c'est la fête le jour où l'avion arrive. Colliers de fleurs et grands sourires. En quelques minutes, je sympathise avec Thérèse, Aihopu, Errena, Philomène, etc. Tout le monde sait déjà que j'arrive sur les traces de papa.
Sur le chemin du lagon, je sympathise avec un groupe de dix femmes entre 5 et 50 ans faisant d'étranges feux dans la cocoteraie…
Le début du monde (HD, 1’59) Océan pacifique
© Véronique Caye 2026
Bande sonore, Harmonica © Emmanuel Caye 2026
5 février 2025
Reao
4h. Temago, Tinihau et Teratia, les femmes rencontrées hier, m'ont donné rendez-vous devant le lagon pour voir le lever du soleil. C'est le plus à l'est de la Polynésie, après c'est le Pérou.
Une boule de feu déchire les volutes des nuages. Une lumière incandescente éclabousse le lagon d'un tourbillon de couleurs irréelles. En quelques instants, la fraîcheur du matin se dissout dans une chaleur torride. Ce paysage de carte postale n'a pas changé depuis 60 ans et les photographies Kodak de mon père. Je me demande combien d'années vit un palmier : ont-ils connu papa ? Ont-ils connu les tests de l'arme atomique ?
Dans la splendeur de l'instant, Teratia raconte qu'elle ne croit pas, ne sait ou ne pense pas aux retombées radioactives sur Reao des essais nucléaires atmosphériques. « C'est une autre époque, et ici sur l'île, ils sont tous morts ceux qui ont connu le Centre d'Expérimentation du Pacifique. Sauf Edouard et Sophie ».
Sous la beauté du paysage se cache l'effroi de l'histoire.
Radiologie d’une île (HD, 3’44’’), Reao
© Véronique Caye 2026
6 février 2025
Reao
5h30. Dans les rues de Reao désertes, Léon, un polynésien de 45 ans m'attend pour aller voir Edouard. Avec son grand sourire et ses 76 ans, il m'accueille chaleureusement.
Il se souvient de papa l'ami de son instituteur Mathias.
Il se souvient de l'époque du SMCB, où travaillait mon père : le Service Mixte de Contrôle Biologique rattaché au Centre d'expérimentation du Pacifique (CEP) dont l'antenne de Reao était chargée de surveiller les conséquences radiologiques et biologiques des essais.
Il se souvient, comme papa, du jour où les militaires ont mis tout le village sous une tente, un pantz, lors des retombées de l'essai au nom de l'étoile la plus lumineuse du ciel nocturne, Rigel.
Une nuit seulement. « Après tout le monde est rentré chez soi ».
Ruines, Poste périphérique, Centre d’Expérimentation du Pacifique (HD, 1’03’’), Reao
© Véronique Caye 2026
7 février 2025
Reao
9h. Léon m'accompagne chez Sophie.
La vielle dame est la seule personne de 80 ans sur l'atoll.
Elle aussi se souvient de mon père, « le docteur pour les animaux », comme elle dit.
Je lui demande si elle se rappelle de la période des essais nucléaires. Elle me répond dans un français approximatif : « À l'époque on ne savait même pas ce que cela voulait dire, essais atomiques ».
En 2010, elle a un cancer de l'utérus (comme moi).
Elle a passé trois mois en France pour se faire soigner.
Aujourd'hui elle est là et moi aussi.
Contrevue (HD, 1’04’), Reao
© Véronique Caye 2026
8 février 2025
Reao
7h30, Tinihau, une jeune femme rencontrée dans la cocoteraie m'a donné rendez-vous dans sa maison. Il y a son tani (son mari), une amie de 17 ans et son bébé d'un an. La maison n'a pas de meubles. Ces jeunes gens vivent là très simplement de quelques ventes du coprah - la noix de coco – et de leur pêche.
Nous allons ramasser des coquillages, les fameux bénitiers, ceux qui ont trop de radioactivité selon Patrick de Tahiti. Le paysage est d'une beauté insensée. Dans le lagon, les coquilles vides des bénitiers ramassés depuis des générations forment d'étranges autels qui évoquent les marae des cultes anciens.
Tinihau et Temago parlent des jeunes, ici, qui n'ont rien, des vieux qui sont morts trop tôt de cancers « à cause des essais atomiques ». « Mais maintenant, c'est fini tout cela, on n'y pense plus, on veut juste s'en sortir ».
Est-ce vraiment fini ? L'économie précaire, l'atome, les plus vieux disparus, les flottements des jeunes, les cancers en cluster, les fantômes du Centre d'Expérimentation du Pacifique, les bénitiers radioactifs… Tout se mélange dans ma tête.
Le soir, je regarde les étoiles.
Ici, la constellation d'Orion est juste à côté de la Lune.
Baignade à vos risques et périls (HD, 1’44), Reao
© Véronique Caye 2026
9 février 2025
Reao
8h. Léon m'a conseillé d'aller à la messe ce dimanche. Toute l'île y va. Les missionnaires catholiques du 19ème siècle ont bien fait leur travail. C'est un peu le seul moyen de rencontrer la population.
À Reao, les rues sont désespérément désertes. Il règne une sensation de non-lieu, comme si l'atoll était abandonné, figé dans un temps arrêté, peuplé de fantômes qui peut-être expriment leur passé radioactif dans les grésillements incessants des micros de ma caméra.
À la sortie de la messe, dans la chaleur moite de midi, Rosalie, Aihopu, Léon, Gilles et l'institutrice, me racontent « la période nucléaire », l'ignorance de l'époque, le dernier essai souterrain de 1996 qui fait tout trembler et la démolition sur l'atoll de toutes les traces du Centre d'Expérimentation du Pacifique dans les années 2000. « Nous on s'est toujours dit que c'est un truc normal. Alors que non. On a subi cela » concluent-ils.
J'ai l'impression d'être devant les « oubliés du Pacifique ». Leurs récits traduisent le traumatisme toujours actif causé par les essais. Je comprends alors que, peut-être, l'objet du sacrifice de cette histoire française du nucléaire en Polynésie, c'est elle, l'île et ses habitants.
Mais on a beau essayer d'enterrer le passé et ses vestiges, d'attendre que les derniers concernés disparaissent, l'histoire ne s'efface pas. Et peut-être ne suis-je venue ici que pour comprendre, faire mémoire et chasser leurs démons avec le mien.
Non-lieu (HD, 1’27’’), Reao
© Véronique Caye 2026
10 février 2025
Reao
Dans la cocoteraie, un arbre se consume lentement. Plusieurs feux presque hantés, surgissent entre les palmiers.
Une jeune femme très sexy, en débardeur et short noir, taille des noix de coco. Elle m'explique tout de la culture du coprah. Il fait une chaleur de plomb.
Sa mère, une belle femme de 50 ans qui travaille à la pension où je loge nous rejoint. Je la vois tous les jours, mais aujourd'hui, elle se dévoile un peu. Elle a eu un cancer du sein en 2021. « Opération et radiothérapie à Tahiti. Maintenant, ça va » dit-elle avec un grand sourire. « Tout le monde meurt de cancers, ici. Il est rare de dépasser 60 ans ». En 2023, elle a fait le dossier pour l'indemnisation des victimes des essais nucléaires avec la mission « ALLER VERS » du Haut Commissariat de la République où je suis allée à Tahiti.
Elle attend toujours une réponse.
Feu (HD, 0,51’’), Reao
© Véronique Caye 2026
11 février 2025
Reao
21h. Je regarde le ciel nocturne.
Les étoiles, bleue, blanc, rouge - Rigel, Sirius, Bételgeuse - ont donné leur nom aux trois essais nucléaires qui ont eu lieu en 1966 quand mon père était à Reao.
Rigel, Sirius et Bételgeuse appartiennent à la constellation d'Orion. Elle se situe sur l'équateur céleste et c'est une des rares constellations observable depuis l'hémisphère nord et sud.
L'Orion de la mythologique grecque était un violent chasseur réputé invincible jusqu'à ce qu'un ridicule petit scorpion lui pique le talon. L'arrogant guerrier est vaincu par son orgueil. À Reao, j'observe sa constellation au zénith du ciel. Je découvre qu'elle est inversée, si bien qu'ici notre chasseur céleste marche sur la tête comme ceux qui peut-être ont décidé de lancer des essais nucléaires en terre et mer habitées ?
12 février 2025
Reao
Rosalie et Aihopu m'emmènent en voiture au « secteur ». C'est l'extrémité de l'atoll, là où il n'y a plus aucunes traces de modernité. La nature à l'état brut. Le lagon bleu turquoise sidérant de féérie. Est-ce cela l'image du paradis ? Est-ce là l'image de l'enfer ?
La nuit tombe, le soleil se couche dans un tourbillon de nuances chatoyantes. Quelque chose d'inouï s'offre à travers le paysage devenu rose, jaune, parme.
Aihopu allume un feu immense pour « nettoyer » dit-il.
L'étincellement des flammes dans le ciel embrasé prend des allures d'exorcisme. La scène insensée m'évoque les rituels religieux polynésiens préchrétiens découverts au musée de Tahiti.
En vertu de la loi inviolable du tapu, un interdit à caractère sacré, des cérémonies de purification par le feu étaient pratiquées en cas de transgression : « Ne ferme pas les yeux sur les fautes commises dans ta famille, ces fautes deviendraient un feu dévorant dans ta maison » a dit Marau Ta'aroa, la dernière Reine de Tahiti. Et les fantômes des statues anciennes s'animent dans l'éblouissement du feu…
Mais que purifie-t-on au juste ici ? De simples feuilles de palmiers ou l'effroi de Histoire atomique ? Est-ce là l'invocation de la réparation que les polynésiens demandent ? Est-ce là le rituel attendu pour chasser nos démons ? Ou est-ce là la réponse à ce je suis venue chercher : offrir le microcosme de mes cellules malades au macrocosme de l'Histoire pour lever le voile sur la violence dont les humains sont capables, pour conjurer l'éternel recommencement, pour produire face à l'horreur, une transmutation d'obscurité, un exorcisme éblouissant ?
Tapu (HD, 1’22’’), Reao
© Véronique Caye 2026
14 avril 2025
Paris
Un courrier d'Anne-Marie, la cheffe du Département de Suivi des Centres d'Expérimentations Nucléaires du Ministère des Armées à Arcueil. Elle répond à la demande de papa en date du 4 février 2025 : accéder à son dossier médical et ses résultats de contrôles radio biologiques lors de son service militaire en Polynésie.
J'avais imaginé une copie romanesque d'un document d'époque, je découvre un décevant tableau fait sur Excel. Quatre colonnes : Période, Centre de distribution dosimétrique, Dose organisme entier en mRem(s), Dose à la peau en mRem(s).
Pour papa, les périodes s'échelonnent entre le 23 juin et le 11 octobre 1966 (et après ?), les Centre de distribution dosimétrique sont La Coquille BRO, une Zone CEP non précisée (et les autres ?) et les résultats sont sans appel : Film non rendu et 0 (zéro) milli Sievert(s).
Mon père m'écrit :
Ce document ne concerne que la période juillet-aout-septembre 1966.
J'ai quitté la Polynésie en mai 1967.
Je n'ai aucun souvenir de mesure de radioactivité pendant tout mon séjour.
La seule fois où je suis passé dans la « boîte » n'est pas mentionnée.
Conclusion : tout cela est de la pure fantaisie !
Zéro milli Sievert(s). Les archives militaires gardent leur secret défense. Et si papa n'a pas été exposé aux rayonnements ionisants des essais de 1966, alors l'origine de ses cancers est autre, les miens aussi, et mon hypothèse de transmission transgénérationnelle de cancers radio-induits s'écroule. Fin de l'histoire.
Ai-je tout inventé ? Peut-être pas.
Fonds Marins
(film super 8, 2’48’’)
© Emmanuel Caye 1970
8 janvier 2026
Paris
Rendez-vous chez le dermatologue.
Un nouveau carcinome basocellulaire est-il apparu ?
Il regarde, examine, scrute attentivement.
« Rien à signaler aujourd'hui, mais il faut contrôler » dit-il.
Si le cancer revient,
s'il faut à nouveau pratiquer l'ablation,
je demanderai au chirurgien de réaliser une cicatrice en forme de constellation d'Orion.